DÉPRESSION – Leitmotiv, elle te motive ?

Demain, je me lève à dix heures. Demain, je m’habille. Demain, je me fais beau. Demain, je m’aime. Demain, j’embrasse la planète. Demain, sera une journée magnifique. Demain, c’est lundi, demain, une nouvelle semaine, demain, je tourne une page, demain, j’écris un nouveau chapitre. Demain, je ferai tout ça. Et mon corps me remerciera. Bonne nuit.

Noir.

La brume. Les bruits de fond. Euh… je fais comment ? Là, à gauche ? Non, à droite, avec le bras plié. Oui, c’est mieux. J’ai mal au dos. J’ai chaud. J’ai froid. Arrête, faut faire le vide. Tout ce silence, c’est relaxant.

Clic…

Je ferai mieux d’enlever une couverture, et de mettre un oreiller ici. En fait, non, il me gêne. Allez, hop, dégage. Je vais me remettre sur le côté droit, c’était frais, moelleux. Quatre heures vingt. Quelle plaie. La nuit sera courte.

Clic… Clac… Clic…

Au pire, si je dors mal, je me ferai beaucoup de thé. Allez, je dors. Du thé noir. Tiens, celui à la vanille bourbon, je n’en ai pas bu depuis longtemps. Vraiment délicieux. Merde, je n’ai plus de sucre, bon, tant pis, j’irai en racheter demain. J’ai des courses à faire. Hm…

Clic… Clac… Clic… CLAC…

Qu’est-ce que j’ai d’autre à acheter d’ailleurs ? Du pain des tomates des concombres des pâtes du fromage du dentifrice des bananes des oeufs de la farine de la lessive et oh j’achèterai bien un nouveau pantalon. Vivement demain. Apporter ma petite pierre à l’édifice qu’est la vie. Cette fois, je dors. Chut, chut !

Clic… CLAC… CLic… Clac… CLIC… CCCCCL…

Non comme ça c’est mieux oh je sais pas ça m’énerve et j’ai des picotements partout c’est insupportable bon alors et si je mets ma jambe comme ça en dehors et que je garde ce bras collé le long du corps ah oui monsieur cherche une position confortable tais-toi tu ne vas pas t’y mettre toi aussi je fais de mal à personne je cherche un peu de repos mais tu ne m’empêches pas de penser par la pensée bravo tu as entendu ça hein entendu quoi bah ça mais c’est pas vrai c’est pas le moment de te prendre pour un juke-box rétro en plus l’antre du dragon pour pouvoir la passer il te faut l’autorisation du chef de bataille.

Clic… CLAAAAC… CLIIIIIIIIVVVVVRRRRRRR…. VRRRRR… KRRKRKRKRK…

Oh c’est pas possible. Pourquoi il était là, lui ? Avec ses mécanismes et ses yeux sombres. J’ai posé une chape de plomb. Ça se prend pour l’épicentre du monde et puis ça ne fait aucun effort, ça joue les forts. C’est moi ou bien il a gardé les mêmes vêtements ? Allez, le réveil va bientôt sonner, il te reste deux heures de sommeil. Eh, qui t’es toi ? Ton subconscient mais comme c’est un article, là, ça n’a aucun intérêt. Après, tout dépend si tu as besoin d’un peu de sel dans ton plat.

Jour.

Non. Je veux pas. J’ai pas envie. Je suis bien ici. Aujourd’hui, je m’en fous. Aujourd’hui, je me lèverai pas à dix heures. Aujourd’hui, je reste en pyjama et en robe de chambre. Aujourd’hui, je me lave pas, je me brosserai pas les dents non plus. Aujourd’hui, je suis sale. Aujourd’hui, je suis seul. Aujourd’hui, je suis saoûl. Aujourd’hui, j’aime personne. Aujourd’hui, je me laisse aller, aujourd’hui, je passe la journée dans mon lit.

Ça fait dix jours.

Clic… Clic…

CLAC.

10013336_485872438206498_6241040499474946789_n


 

Publicités

Attention à l’attention – Blame it on my ADD, baby !

C’est comme ça que je te montre combien j’aime, combien je t’aime, c’est comme ça que je vois la vie, c’est comme ça, c’est comme ça.

Peut-être que j’écoute trop de musique, peut-être que je suis trop silencieux, peut-être que mes yeux adorent farfouiller à droite à gauche, peut-être que je suis cette mouche qui se colle au pot de miel, comme le cerveau appelle Internet, bébé.

Peut-être suis-je bizarre, un OVNI, quelqu’un d’une autre espèce, peut-être que je mange trop, peut-être que je ne lis pas assez, à toujours perdre la notion du temps, peut-être que je refuse de rester en place, c’est comme ça que pleure un ange, bébé.

Peut-être que le système veut me détruire, peut-être que je préfère marcher dans le désert avec une verre à moitié plein, peut-être que ces zébrures sur mon dos sont là pour dissimuler quelques craquelures, c’est de la faute à ce trouble neurobiologique, bébé.

Peut-être que ma peau n’est qu’un paquet de larmes, peut-être que je devrais ouvrir ma gueule, peut-être que je devrais apprendre à faire mes lacets de chaussures, peut-être que je ne devrais pas écrire ça, ni le publier, mais tout est dans ma tête, bébé.

Peut-être que je cache, maquille ce qu’il ne faut pas montrer, peut-être que je joue au syndrome de l’imposteur, peut-être que je marche beaucoup trop sur le bord de la quatre-voies et regarder les nuages, comme la poussière appelle le vent, bébé.

Peut-être faudrait-il me ménager, peut-être que l’éclipse n’est pas encore passée, peut-être que j’attends trop des êtres aimés, peut-être est-ce plus facile de se laisser aller, de jouer à l’aspirine, à la plante, mais tout se lit dans mes yeux bleus, bébé.

Peut-être que cette quête acharnée et épuisante ne mène qu’à un fantôme dans une coquille, peut-être que je devrais t’écouter, peut-être que je devrais me taire, peut-être est-ce la dopamine, le sommeil, non, c’est la faute à mes T.D.A., bébé.

Peut-être que tout cette purée textuelle est trop grasse, peut-être qu’elle manque de sucre, de magnésium, peut-être qu’il y a trop de neurotransmetteurs dans cet article, peut-être que ce handicap est une force, je te promets d’avancer, bébé.

Peut-être que je refuse que tu m’entendes pleurer sur le côté passager, peut-être préféreras-tu me laisser tomber, peut-être que l’échec relève un haut potentiel, un désir de faire ses preuves, peut-être que cette pizza y est pour quelque chose, bébé.

Peut-être baigne-je trop de le fleuve de l’excès, peut-être que je préfère les illusions aux désespoirs, peut-être qu’on n’y peut rien, peut-être qu’il faut vivre avec, souffrir et laisser souffrir, peut-être que je t’aime encore plus, c’est la faute à mes T.D.A., bébé.

Peut-être que je devrais en parler, t’en parler, peut-être que je dois prendre une douche, peut-être que je vais encore attendre huit jours pour me laver, peut-être que c’est ce bégaiement persistant développemental, mais tout se voit sur mon corps, bébé.

Peut-être que je suis trop jaloux, trop parano, peut-être que je dois te faire voir ce qui se passe à l’intérieur, peut-être y verras-tu les ténèbres, peut-être souhaiteras-tu me suivre, peut-être choisiras-tu de boire du vin avec moi, peut-être que le risque, bébé.

Peut-être dois-je cesser de regarder ton profil douze, trente fois par jour, peut-être devrais-je m’assurer éternellement que cette porte est bien fermée, peut-être que je ne veux pas t’écouter car j’ai cette chanson dans la tête, c’est la faute à mes T.D.A., bébé.

Peut-être que cet article est terminé, peut-être m’a-t-il fait du bien, peut-être que tu le liras, qu’il te touchera, peut-être qu’il fera écho en toi, peut-être ai-je trop mangé mes émotions, peut-être que je peux être, c’est comme ça que je t’aime, bébé.


bruuuuuh

A TOUT PRIX

Noir.
Inquiétant, silencieux. Complet.

Tremblant, mon corps se lève. Le sol a l’air dur et froid. Comme du carrelage. Je me retrouve seul au milieu de nulle part. Mon crâne est une enclume. Ai-je été enlevé ? Je me revois nettoyer ma piscine. Ensuite, j’ai dû m’écrouler. Une personne en a sûrement profité me donner un coup sur la tête. C’est étrange, personne n’était au courant de mon emménagement. J’habitais dans cette villa depuis seulement quatre jours. Seul mon éditeur savait la nouvelle.
Au terme d’une longue hésitation, je finis par crier :
— Il y a quelqu’un ?
Silence de mort.
— Oui, me répond-on froidement.
Mon cœur fait un bond.
Je déglutis.
— Qui êtes-vous ? me demande la voix.
— Je ne sais pas comment je me suis retrouvé ici. Pouvez-vous m’aider ?
— Ma question d’abord.
— Pardon. Je m’appelle Marc. Je suis écrivain. Et vous ?
Un reniflement, pour seule réponse. Rien d’autre.
— Où sommes-nous ?
— Aucune idée. J’suis ici depuis un moment.
— Et moi ?
— Vous venez d’arriver. Marc.
— Qu’en savez-vous ?
Il se met à glousser, à tousser.
Cet homme est le plus prolixe que je connaisse.
— Levez la tête.
Je m’exécute.
Un compteur digital rouge, collé au plafond.
Bordel, c’est quoi ce délire ?
— Trois heures, huit minutes…
— Ouais.
— Cette pièce est aussi noire comme de l’encre. Il doit bien y avoir un interrupteur.
— Il n’y a rien, j’ai vérifié.
— Vous n’avez pas un briquet ? Putain, je flippe. Nous devons allumer la lumière !
Et en moins qu’il ne faut pour l’écrire, la pièce s’est éclairée d’une lumière rouge flamboyante. Je peux alors mettre un visage sur cet inconnu : cheveux gris en bataille, yeux creux, deux cicatrices très nettes sur le menton et le cou.
Je jette un coup d’œil aux alentours. Un huis-clos, tout ce qu’il y a de plus hermétique.  Même pas vingt mètres carrés.
Bonjour l’ambiance.
— On dirait une reconnaissance vocale.
— Au moins, nous y voyons plus clair.
— Avec cette couleur ? Ce n’est pas un peu glauque ?
— Je préfère ça que le noir complet. Vous devriez me remercier.
L’autre me rit au nez.
— Marc l’écrivain est prétentieux ?
— Grâce à moi, on a une pièce du puzzle.
— Nous sommes faits comme des rats. Déjà condamnés.
J’ai la tête qui tourne, j’étouffe.
Et puis la couleur de ces murs. J’ai envie de vomir.
Je continue mes pas, enfonce les mains dans les poches arrière de mon pantalon. Dans la poche de gauche, je sens quelque chose de froid. Je prends l’objet mystérieux, le glisse sous mes yeux. Horreur. Un pic à glace. Comment est-il arrivé là ?
Je recule d’un pas. Un petit bout de papier est tombé avec. Deux mots.

Fais-le.

— Hé ! C’est quoi ça ?
— Je n’en sais rien… répondis-je d’une voix étranglée.
— Mon cul ! Tu veux m’assassiner !
— Je ne suis pas un assassin. On a mis ce pic à glace dans ma poche avant de m’enfermer ici. On nous tend un piège, c’est certain. Il faut que nous fassions équipe pour s’en sortir !
— Tu crois que je vais avaler un truc pareil ? lance-t-il en me pointant du doigt. Je vais te rendre la monnaie de ta pièce, face de gland.
Mon adversaire se précipite sur moi, me colle un coup de poing dans l’estomac et s’empare de l’arme comme un animal sauvage. Me transperce.
L’abdomen. Trois fois.
Le sang ruisselle. Visage contre terre, je m’effondre.
A peine une minute ayant suivi son geste, un mur de la pièce s’est écroulé, laissant apparaître les cris et les applaudissements déchaînés d’une foule en délire. Un homme d’origine asiatique en costard s’est avancé vers mon assassin.
— C’est incroyable ! Une grande première ! Toutes mes félicitations, vous venez de remporter la somme d’un million de dollars. Vous êtes le vainqueur de notre nouveau jeu télévisé : « A tout prix »


grasp

De la lecture, trois fois par jour, matin, midi et soir !

Pardonnez-moi de faire irruption à votre domicile. Vous avez mauvaise mine, je vous assure. Regardez-vous, vous traînez la jambe comme si vous portiez le monde sur vos épaules. Nous allons parler un peu, mais d’abord – par pitié – éteignez votre télévision. Ce flot d’informations constant, ça vous étouffe, monsieur, autant demander à un tétraplégique de nager au milieu des requins. Tous ces accidents, ces morts, ces drames, ces querelles entre politiciens, cette propagande contre votre développement personnel, votre bien-être. Et pour votre facture d’électricité.

Regardez-moi. Vos cernes. Avez-vous vu l’état de votre visage ? Vous dites ? Vous dormez minimum douze heures par jour ? Quelle horreur. Pas étonnant que vous enchaînez les migraines, et puis si vous n’aérez pas votre appartement, le cerveau ne se renouvelle plus en oxygène, c’est important, monsieur. Tous les jours, été comme hiver, promettez-moi d’ouvrir les fenêtres et laisser le vent faire son oeuvre entre vos quatre murs. Et puis ce beau soleil, dehors, c’est à damner un saint !

Comment ça se fait que vous dormez trop ? Comment ? Des médicaments ? Je ne connais pas ce mot. Je vous somme de jeter tout vos cocktails ! Nombre sont ceux qui vous prescrivent ces trucs-là, alors qu’ils ne savent même pas ce qu’il y a dedans. Ramassis de foutaises. Vous êtes dans un état semi-comateux, végétatif, et pâle comme un linge en plus – on dirait un fantôme ! Monsieur, réveillez-vous, vous avez vingt-cinq ans, vous en paraissez dix de plus, on dirait que vous avez déjà un pied de l’autre côté du Styx. Ce n’est pas une vie.

Je vous prescrit de la lecture, cher monsieur. Trois fois par jour, vous lirez matin, midi, et soir. A dix heures, un peu de classique, vous commencerez par « Le malade imaginaire » Non seulement le théâtre est bon au saut du lit mais vous manger une bonne tranche de rire vous fera le plus grand bien, croyez-moi ! Votre corps vous dira merci.

Puis, vers quatorze heures, un bon roman contemporain, jusqu’à vingt-heures, oui, vingt heures, monsieur ! Vous avez besoin de comprendre comment fonctionne la vie, votre vie, le monde qui vous entoure, ce n’est pas avec cette maudite télévision que vous allez avancer. Vous allez lire « Nina » parce que vous vous reconnaîtrez de manière étonnante de ce roman, et parce que vous avez besoin d’espérer, monsieur ! Oui, de l’espoir et de l’amour, ça fait du bien à l’esprit !

Et le soir, de la poésie. Beaucoup de poésie. Pour vous apprendre qu’on n’a rien sans rien. Si vous voulez avancer, guérir, il va falloir donner de votre personne. La poésie, c’est de la musique et la musique adoucit les mœurs. C’est bien connu. Comment, vous ne le saviez pas ? Ah, dans ce cas, je double la dose ! Et lire de la poésie le soir facilite la sécrétion de mélatonine dans le cerveau, favorise votre sommeil, c’est le somnifère le plus efficace et le plus saint qui soit. De plus, lire avant d’aller dormir combat le stress et la dépression.

Je vous retrouve la semaine suivante pour prendre connaissance de vos avancées, monsieur. Prenez soin de vous, et lisez, lisez, lisez tous les jours, bordel !


1380378_636497929735403_1946009632_n

La boîte à musique – Cédrik ARMEN

Faire l’amour, chercher matière à, penser à le fabriquer, le revisiter,
investir, innover,
créer un son, de la musique, à partir des bruits et langages du corps,
le son dans tes veines, les battements du cœur, les souffles brûlants,
les froissements de la peau, les frissons de la chair,
le tintement de la boucle de ta ceinture sur le sol,
le silence de la pièce plongée dans les ténèbres les plus impénétrables,
j’ai envie de glisser mes phalanges et jouer au harpiste avec tes cheveux,
souffle,
vibration,
vibration,
souffle,
mon cher, laisse-moi écouter le bruit de ton âme, ta cathédrale,
ce son m’ensorcelle,
je suis à point, je suis à toi,
ma boîte noire, ma boîte à souvenirs, tic clac tic clac,
ma boîte à musique,
ma sourde flamme du désir, ma rose rouge accessoirisée d’épines,
je n’ai pas osé te le dire la dernière fois, quand nous avons fait l’amour,
quand la sueur sentait le bon le sel,
je me suis piqué le doigt en voulant jouer au romantique raté avec ton offrande fanée, j’ai retrouvé ma lucidité
et mon sang a commencé à s’éclaircir un peu puis de plus en plus,
jusqu’à m’éblouir,
d’un jaune orangé très pâle, presque blanc, la couleur du soleil,
bien sûr,
c’est dans la douleur la plus vive où se cache l’envie de vivre,
le rôle des épines ne te montre pas ce qui fait mal :
elles te rappellent les moments sublimes qui te cicatrise.


19

La soutane – Cédrik ARMEN

Bonjour, mon Père.
Je vous remercie de m’accorder un peu de votre temps. Sachez tout d’abord que j’apprécie votre église. Son odeur boisée me ramène des années en arrière, quand je vivais à la campagne avec ma tante. Bon, je ne suis pas venu pour vous parler de ma famille… Si je suis venu me confesser, mon Père, c’est dans l’espoir que vous m’apportiez un peu d’aide. Vous êtes sans doute au courant, j’ai écrit pas moins de douze romans. Tous sont devenus des best-sellers. C’est formidable, je vis de ce que j’aime le plus au monde. Je suis très fier. Cet amour immodéré pour la langue de Voltaire m’a permis d’ouvrir des portes. Seulement, quelque chose me tracasse depuis des mois. Et si j’ai choisi de vous en parler, c’est parce que je sais que vous ne me jugerez pas. C’est l’enfer, mon Père, je ne peux plus dormir. Je sens que je vais devenir fou. Toutes les nuits, de minuit jusqu’à l’aube, ma bibliothèque du salon se met à bouger. Toute seule. Pourtant, je vérifie que les portes et les fenêtres sont bien fermées. Que l’alarme de la maison est bien activée. Rien à faire. Que dites-vous, mon Père ? La Bible ? Je l’ai lue deux fois. Elle est rangée à sa place, à côté des romans de Stefan Zweig. Si je crois au diable, mon Père ? Eh bien, si j’estime que le Bien existe, le Mal aussi. L’un ne va pas sans l’autre. Pourquoi me dites-vous ça ? Ce qui m’arrive n’est pas l’œuvre du diable. C’est simplement ma bibliothèque, elle n’est pas possédée, juste hantée. À partir de minuit, minuit et quart, les livres se mettent à parler. Hier, j’ai clairement entendu la voix de Victor Hugo. Ah, je suis certain que c’était sa voix, mon Père. Lorsqu’on vous lit toute la description de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, c’est du Victor Hugo tout craché. Enfin, mon Père, il y a quand même treize pages de description, si ce n’est plus ! Et je ne vous parle pas de la capitale. Quand j’ai eu droit à l’intégrale des Rougon-Macquart de Zola la semaine dernière, j’ai cru que ma dernière heure arrivait. Vingt volumes, mon Père, vingt volumes ! Et tous les jours, c’est la même rengaine. Demain, j’aurai droit à qui ? Stendhal ? Brown ? Lévy ? Je vous en supplie, mon Père, aidez-moi.

J’entends leurs voix, leurs œuvres, nuit après nuit, je n’en peux plus ! Je ne peux plus travailler, j’ai deux mois de retard, mon éditeur va me faire la peau. J’ai tenté de passer plusieurs jours dans un hôtel, en vain. Non seulement j’ai perdu davantage de temps, mais j’ai également perdu des lecteurs ! Nombre d’entre eux me sont devenus très chers au cours de ma carrière. Parfois, je me dis que c’est une mauvaise blague. J’ai fouillé l’appartement de fonds en combles, histoire de découvrir s’il n’y avait pas des caméras, des micros… Je vais devenir dingue, mon Père. Vous savez, je vais sur mes trente-sept ans, j’ai eu une enfance plutôt normale, je n’ai jamais fumé, jamais bu, je ne touche pas aux drogues, hormis la drogue de la littérature. Je suis marié à une femme formidable depuis dix ans, nous avons quatre enfants extraordinaires. Je fais du sport deux fois par semaine. J’ai une existence de rêve ! Pourquoi le sort s’acharne-t-il contre moi ? Mon Père ? Mon Père, vous m’écoutez ? Mon Père ! Vous êtes là, hein ? Dites-moi quelque chose, j’ai l’impression d’être inutile, tout d’un coup et sans vous, je ne sais pas comment régler ce problème. Mon Père, pouvez-vous m’expliquer ça ? Je vois bien que vous ne portez pas votre soutane. Enfin, nous sommes dans un lieu sacré et vous portez ce ridicule accoutrement ! Un peu de tenue ! D’accord. Bon, vous savez quoi ? Je me tue à vous expliquer mon problème pour que dalle. Puisque c’est comme ça, je quitte cette église et je n’y mettrai plus jamais les pieds. Est-ce clair ? Bien, mon Père, laissez-moi passer maintenant. Vous m’empêchez de partir, là. Je suis en droit de sortir de cette église ! Je vous ordonne de me laisser sortir ! Arrêtez ! Qu’est-ce que c’est que… Mon Père, vous me faites peur… Cette seringue… Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ? Lâchez-moi, vous me faites mal ! Aïe ! Non, pas encore, laissez-moi, je n’en peux plus ! Oui, c’est ça, attachez-moi, mon Père, je me plaindrai, vous verrez, et ça ira très mal pour vous. Quoi ? Oui, je suis calmé. Comprenez-moi un minimum, vous étiez mon dernier espoir. Ma femme ne veut plus m’écouter. Nous sommes à deux doigts de divorcer. Tant pis, j’aurai essayé. J’aurais dû me méfier, dès le départ, en entrant dans cette église.

Cette blouse blanche aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
C’est ça, à demain, Docteur.


timing16-677x1024

Vingt-neuf marées

          Hé, je rame pour venir jusqu’à toi.
La marée est haute à l’intérieur de moi.

          Peut-être que le vent ne souffle pas suffisamment fort, peut-être qu’il fait trop froid, peut-être que le temps a manqué le port, tant pis, j’écris cette lettre qui aura l’air d’une bouteille à la mer. Je te vois danser au loin dans le brouillard, tu es si loin mais pourtant quelque part, tout près de cette lumière émise par ce phare. C’est l’étincelle qui brille et transperce le noir, tourne, tourne, tourne-toi, sur toi-même, que je te regarde briller une dernière fois.

         Je me souviens de la nuit de feu.
         Entre ces quatre murs peints en bleu.

        Toi et tes bras longilignes, toi et ce sourire véritable, toi le mot que je souligne. Au pied de la falaise, à l’aise, adossé contre cet arbre. Compte jusqu’à cent et je me cache, sous ta peau, dans ton cou, dans ton cœur, tout au fond, à l’intérieur, parmi tous ces os, et quand les mots sont sortis, j’avais tout entendu, et ensuite j’ai vu, j’ai vu le ciel tomber, s’écraser et faire un plat dans la mer. La pluie a suivi, nous étions nus comme des vers, et serre-moi contre nous, ta force qui réclamait respect. Les quatre murs se sont rapprochés, et dans tes si grands yeux noirs, j’ai bu la tasse, j’ai fait naufrage. Me suis écroulé. Coulé.
          Noyé.

          Eh, je me perds dans ce qui se passe.
          Dans mes veines, c’est marée basse.

        J’ai largué les amarres, un risque à prendre, je me suis mis en danger, en attendant l’été. On s’est existé. On s’est restés. Pronom doux, l’eau, la haine, ta lettre de ton prénom et ce cercle qui n’en finissait jamais. Mais il y a eu ce bouclier carcan, l’intensité palpable de tous les instants. Les sels récoltés. Les pieds collés au nuages et le crâne vissé sur la terre. Presser un bouton pour inverser la gravité. Rez-de-chaussée, premier étage. Cage de verre et d’acier. Se rapprocher, s’embrasser, extasiés, spontanés. Courir sur les routes fraîches au printemps et dessiner des arcs-en-ciel avec nos doigts, sur tes clavicules, d’avant en arrière, se sentir libéré, une fois le soleil levé. Quoi, non, je te regarde te raser, j’apprécie observer la manière dont tu scandes tes phalanges, la pulpe de tes doigts.

       La sourde flamme du désir.
       Ces avions refusant d’atterrir.

       Je me rends compte que le sublime est toujours aussi intact, il n’a pas bougé. Ah, voilà, la chose que je cherchais depuis deux années. Ce détonateur, cet élément déclencheur qui se fourvoyait, qui paraissait m’échapper. Il me suffit de dire aux loups de bourdonner et de chanter pour se retrouver, te préciser combien rien n’a perdu de son éclat. Ta chemise, tu peux me la prêter, un jour, deux jours ? Promis, je te la rendrai. Elle m’a l’air un peu grande pour toi, mais avec le costard, tu es irrésistible. Ne crains rien, je suis là, je suis avec toi, ce n’est qu’un cauchemar. C’est curieux, ce contrepoids, le noir et le blanc – tout s’équilibre parfaitement. La durée n’est pas une vertu de l’amour. L’immensité de l’instant, son intensité, si. Alors reste. Jouons encore aux pilotes de ligne.

           Pardon, je ne peux pas.
           Je fais ça pour te sauver.

          La tempête s’est calmée.
Avec le vent, j’ai atteint une plage.


Aujourd’hui, je continue de marcher.


11988577_1488634258118147_2897476606065605148_n

J’ai le cœur élastique

         Cet instant où tu es en cours, à douze ans.
         Et puis l’explosion. Sans savoir pourquoi.
         Les larmes, la douleur, l’angoisse.

         Oh, je ne sais pas, madame, votre fils a pleuré toute la journée et n’a parlé à personne. Entre nous, je suis certaine qu’il fait cela pour attirer l’attention, et pour être entouré. Cédrik a-t-il été toujours comme ça ? Depuis tout petit, oui, hm, d’accord. Cela ne me regarde pas, mais il devrait penser à consulter. Ah, je le vois bien, madame, ce Cédrik est dans son monde, il nous regarde quand il nous écoute mais physiquement, il semble ailleurs. Quand on lui parle, il pleure, quand on lui demande l’heure, s’il va bien, il pleure. Mais ce qui me surprend, madame, c’est quand on lui demande de réciter son poème préféré de Charles Baudelaire, le monologue d’une pièce de théâtre de Molière. Il est le premier à lever la main. Ce qui est frappant avec Cédrik, c’est qu’il se sent particulièrement à l’aise, comme un poisson dans l’eau. Peu de garçons de son âge seraient capable de la même chose. Oui. Oui, d’accord.

         Les autres le trouvent bizarre, complètement ailleurs, certains rajoutent qu’il est fou. Je pense que votre fils est surdoué, même s’il a l’air à côté de la plaque, il est très en avance et très mature par rapport à ses camarades. Pourquoi riez-vous madame ? Oui, je comprends, Cédrik est quelqu’un de très solitaire, ce qui ne m’étonne pas. Je le vois souvent déjeuner au self seul, avec son cahier à spirale, à côté de son plateau-repas. On m’a dit qu’il pleurait souvent, oui, le midi aussi, madame, je peine à imaginer ses larmes tombant dans son assiette. Quand elle est vide. Parfois il ne mange pas. Cédrik souffre-t-il de troubles alimentaires ? A-t-il des problèmes ? Il y a le psychologue de l’établissement, si vous avez besoin.


         
          Si elle a besoin ? Tu poses la question à ma mère si elle a besoin ? Ma mère n’a besoin de rien, elle est jeune, d’accord, mais ce qui n’excuse pas tout. Vieille bique, c’est à moi qui faut poser cette question, pas à elle, non. Être solitaire, refuser de se faire des petits camarades comme tout le monde, rejoindre le troupeau, est-ce vraiment un problème ? Pleurer et éprouver des émotions, de l’empathie, en plein cours, est-ce vraiment un problème ? Avoir un coeur, plus gros que le ventre, que son cerveau, en quoi c’est un frein dans la vie d’un garçon de seize ans ? Ecrire à défaut de se nourrir et tâter les paysages de son propre monde, c’est vrai que c’est gênant, pardon. Toutes mes plus plates excuses si par mégarde je dégrade l’image et la réputation de votre établissement.

         Être hypersensible, crois-tu que je l’ai choisi ? Nous ne sommes pas au Bourg Palette, ici. Nous sommes dans la vraie vie, et tout comme dans la vraie vie, il existe des choses vraies. C’est comme aimer les personnes du même sexe, ce n’est pas un choix, et puis ce n’est pas terriblement important. Et vous, madame, vous couchez avec qui ?
       Ai-je besoin de voir quelqu’un sous prétexte que je suis différent et que j’effleure à peine la définition de ce mot ? Je ne suis qu’un gosse, j’apprends, je me découvre, je me cherche au fur et à mesure. Elle ne comprend pas, la pauvre, elle est probablement plus intelligente que moi, et on doit tout lui expliquer, ah, être hypersensible, stresser, manger ses émotions, déborder, en faire trop, ça fait partie du processus, c’est comme ça.

         Même à presque trente ans, ça le sera toujours, même à soixante, quatre-vingt, je ne suis pas encore mort. Et ce cœur élastique grandit et s’étoffe avec le temps, avec la vieillesse. Cette hypersensibilité n’est pas un cadeau de la nature, il y a une liste de désavantages long comme le bras. Ressentir de la tristesse (parce que quelqu’un est triste) en dix fois plus fort qu’une personne « normale », garder tout ça comme une éponge pour la décupler ensuite, même si la personne vit à plus de deux cent kilomètres de toi. Oh, oui, c’est vrai, madame, vous avez raison, vous qui avez un cœur de pierre, vous qui ne ressentez rien et agissez comme une perverse narcissique, comme une personne toxique, c’est moi qui suis le plus à plaindre.


10807120_10204231470959267_1762126609_n

Dix fées rances, le paradoxe

          Ne pas choisir qui on est.
          Qui on naît.

          Ne pas avoir à choisir si à bientôt vingt-sept ans, on est capable de réciter un livre par cœur sur le bout des doigts à la virgule près. Capable de marcher pour marcher, marcher sans but, une journée entière, sans donner signe de vie. Apte à embrasser le monde à bras entiers et à aimer les visages, les gens, la foule. Se souvenir de façon claire et précise de son premier cauchemar à l’état de poupon. Se sentir incapable de faire ses lacets parce que tu es gaucher et être toujours incapable de le faire même aujourd’hui – à l’âge adulte. Jouer à la personne forte, souriante, toujours dynamique, solaire, alors qu’au fond de toi tu n’es qu’un puits d’épines et de doutes sans fond. Sans fin. Refuser de téléphoner afin de prendre un rendez-vous avec ta coiffeuse parce que tu stresses comme pas permis. Être à l’aise lors d’une soirée-karaoké devant plusieurs centaines de personnes et récolter les applaudissements à la fin de ta prestation. Ne pas accepter l’idée de grandir. Se tuer à la tâche et user des pages pour devenir l’écrivain que tu es depuis ton entrée en CM1. Vêtir ta casquette de mélomane invétéré et faire le plein de décibels, de sons dans tes veines, pour qu’à la minute suivante, tu balances ton casque hurleur contre un mur – savourer le silence platonique.

          Ne pas supporter la chaleur et aimer la mer. Être comme un fou au milieu de la neige et ne pas supporter vivre sans chauffage. Faire une dépression, souffrir de bipolarité, daigner suivre un traitement de peur de finir comme ton meilleur ennemi. Accepter son homosexualité et pourtant cultiver ta réticence face à certains homosexuels. Tenir un blog, tenir un crachoir au kilomètre mais être totalement incapable de lui dire Je t’aime. Essayer de se comprendre puis se perdre en trouvant les réponses. Souffrir de troubles de l’attention, être spontané, imprévisible, et planifier de manière impérative les prochaines lectures pour les quatre mois à venir. Parler aux morts et bouder la compagnie des vivants. Préférer les questions et les mines de savoirs inutiles que de penser à faire mes courses le lendemain car le frigo est aussi vide que le Grand Canyon. Être incapable de résoudre une division, de faire la vaisselle, de se raser. Raconter des mensonges pour sauver une vie à défaut de se sauver soi-même. Contempler enchanté la moisissure d’une nourriture qui traîne et la manger illico car la curiosité est un trait de caractère fascinant. Assumer d’être un lâche dans la vraie vie et avoir le courage d’écrire tout ça – point final.


45b3dd06a.jpg

La thérapie par les livres

          J’aime tellement cet instant de silence où quelqu’un surgit et me demande une lecture particulière suite à un événement difficile de sa vie. C’est la seule manière qui me convienne pour changer un peu le monde pour guérir un blessé, le remettre sur pied. Faire de son mieux. Et parce que cela me donne une bouffée d’oxygène, d’être capable de remplir à bien ma mission, me sentir comme un poisson dans l’eau.

          Il est des médicaments naturels qui méritent leurs vertus, leurs diffusions, leurs effets secondaires. Soulager une peine de cœur ou mal de vivre par des psychotropes demeure le traitement le plus merdique qui soit. Cessez de vous tuer à petit feu sans le savoir et plongez-vous dans un bon bouquin qui vous parlera. Et c’est moi qui m’autorise à dire ça, avec pareil cerveau que la nature m’a donné.

          Ah, des médocs, j’en ai testé abusé pris avalé bouffé – tout ce que tu veux. Si ça a marché ? Crois-tu qu’il existe réellement un remède miracle, une pilule magique qui effacerait et guérirait de tous tes états d’âme ? Pitié, non – on le saurait, tout le monde irait chez son médecin à la première heure. Bonjour, je suis triste. Donnez-moi un médicament pour que je me sente heureux. Et ta sœur ?

          Je pourrai écrire tout un roman sur ces comprimés qui te foutent le cerveau et le corps à l’envers. Rien ne vaut un bon livre doudou qui semble nous ressembler et une balade dans la nature, après avoir coupé son téléphone. Tu vois, ça, c’est le bonheur, ça, c’est la liberté.

          Si tu meurs, pars. Si tu souffres, bouge. Il n’y a pas d’autre loi que le mouvement. Le seul déshonneur, c’est de ne pas être libre.


12442918_1033214566698659_543476672_n