La soutane – Cédrik ARMEN

Bonjour, mon Père.
Je vous remercie de m’accorder un peu de votre temps. Sachez tout d’abord que j’apprécie votre église. Son odeur boisée me ramène des années en arrière, quand je vivais à la campagne avec ma tante. Bon, je ne suis pas venu pour vous parler de ma famille… Si je suis venu me confesser, mon Père, c’est dans l’espoir que vous m’apportiez un peu d’aide. Vous êtes sans doute au courant, j’ai écrit pas moins de douze romans. Tous sont devenus des best-sellers. C’est formidable, je vis de ce que j’aime le plus au monde. Je suis très fier. Cet amour immodéré pour la langue de Voltaire m’a permis d’ouvrir des portes. Seulement, quelque chose me tracasse depuis des mois. Et si j’ai choisi de vous en parler, c’est parce que je sais que vous ne me jugerez pas. C’est l’enfer, mon Père, je ne peux plus dormir. Je sens que je vais devenir fou. Toutes les nuits, de minuit jusqu’à l’aube, ma bibliothèque du salon se met à bouger. Toute seule. Pourtant, je vérifie que les portes et les fenêtres sont bien fermées. Que l’alarme de la maison est bien activée. Rien à faire. Que dites-vous, mon Père ? La Bible ? Je l’ai lue deux fois. Elle est rangée à sa place, à côté des romans de Stefan Zweig. Si je crois au diable, mon Père ? Eh bien, si j’estime que le Bien existe, le Mal aussi. L’un ne va pas sans l’autre. Pourquoi me dites-vous ça ? Ce qui m’arrive n’est pas l’œuvre du diable. C’est simplement ma bibliothèque, elle n’est pas possédée, juste hantée. À partir de minuit, minuit et quart, les livres se mettent à parler. Hier, j’ai clairement entendu la voix de Victor Hugo. Ah, je suis certain que c’était sa voix, mon Père. Lorsqu’on vous lit toute la description de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, c’est du Victor Hugo tout craché. Enfin, mon Père, il y a quand même treize pages de description, si ce n’est plus ! Et je ne vous parle pas de la capitale. Quand j’ai eu droit à l’intégrale des Rougon-Macquart de Zola la semaine dernière, j’ai cru que ma dernière heure arrivait. Vingt volumes, mon Père, vingt volumes ! Et tous les jours, c’est la même rengaine. Demain, j’aurai droit à qui ? Stendhal ? Brown ? Lévy ? Je vous en supplie, mon Père, aidez-moi.

J’entends leurs voix, leurs œuvres, nuit après nuit, je n’en peux plus ! Je ne peux plus travailler, j’ai deux mois de retard, mon éditeur va me faire la peau. J’ai tenté de passer plusieurs jours dans un hôtel, en vain. Non seulement j’ai perdu davantage de temps, mais j’ai également perdu des lecteurs ! Nombre d’entre eux me sont devenus très chers au cours de ma carrière. Parfois, je me dis que c’est une mauvaise blague. J’ai fouillé l’appartement de fonds en combles, histoire de découvrir s’il n’y avait pas des caméras, des micros… Je vais devenir dingue, mon Père. Vous savez, je vais sur mes trente-sept ans, j’ai eu une enfance plutôt normale, je n’ai jamais fumé, jamais bu, je ne touche pas aux drogues, hormis la drogue de la littérature. Je suis marié à une femme formidable depuis dix ans, nous avons quatre enfants extraordinaires. Je fais du sport deux fois par semaine. J’ai une existence de rêve ! Pourquoi le sort s’acharne-t-il contre moi ? Mon Père ? Mon Père, vous m’écoutez ? Mon Père ! Vous êtes là, hein ? Dites-moi quelque chose, j’ai l’impression d’être inutile, tout d’un coup et sans vous, je ne sais pas comment régler ce problème. Mon Père, pouvez-vous m’expliquer ça ? Je vois bien que vous ne portez pas votre soutane. Enfin, nous sommes dans un lieu sacré et vous portez ce ridicule accoutrement ! Un peu de tenue ! D’accord. Bon, vous savez quoi ? Je me tue à vous expliquer mon problème pour que dalle. Puisque c’est comme ça, je quitte cette église et je n’y mettrai plus jamais les pieds. Est-ce clair ? Bien, mon Père, laissez-moi passer maintenant. Vous m’empêchez de partir, là. Je suis en droit de sortir de cette église ! Je vous ordonne de me laisser sortir ! Arrêtez ! Qu’est-ce que c’est que… Mon Père, vous me faites peur… Cette seringue… Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ? Lâchez-moi, vous me faites mal ! Aïe ! Non, pas encore, laissez-moi, je n’en peux plus ! Oui, c’est ça, attachez-moi, mon Père, je me plaindrai, vous verrez, et ça ira très mal pour vous. Quoi ? Oui, je suis calmé. Comprenez-moi un minimum, vous étiez mon dernier espoir. Ma femme ne veut plus m’écouter. Nous sommes à deux doigts de divorcer. Tant pis, j’aurai essayé. J’aurais dû me méfier, dès le départ, en entrant dans cette église.

Cette blouse blanche aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
C’est ça, à demain, Docteur.


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