Vingt-neuf marées

          Hé, je rame pour venir jusqu’à toi.
La marée est haute à l’intérieur de moi.

          Peut-être que le vent ne souffle pas suffisamment fort, peut-être qu’il fait trop froid, peut-être que le temps a manqué le port, tant pis, j’écris cette lettre qui aura l’air d’une bouteille à la mer. Je te vois danser au loin dans le brouillard, tu es si loin mais pourtant quelque part, tout près de cette lumière émise par ce phare. C’est l’étincelle qui brille et transperce le noir, tourne, tourne, tourne-toi, sur toi-même, que je te regarde briller une dernière fois.

         Je me souviens de la nuit de feu.
         Entre ces quatre murs peints en bleu.

        Toi et tes bras longilignes, toi et ce sourire véritable, toi le mot que je souligne. Au pied de la falaise, à l’aise, adossé contre cet arbre. Compte jusqu’à cent et je me cache, sous ta peau, dans ton cou, dans ton cœur, tout au fond, à l’intérieur, parmi tous ces os, et quand les mots sont sortis, j’avais tout entendu, et ensuite j’ai vu, j’ai vu le ciel tomber, s’écraser et faire un plat dans la mer. La pluie a suivi, nous étions nus comme des vers, et serre-moi contre nous, ta force qui réclamait respect. Les quatre murs se sont rapprochés, et dans tes si grands yeux noirs, j’ai bu la tasse, j’ai fait naufrage. Me suis écroulé. Coulé.
          Noyé.

          Eh, je me perds dans ce qui se passe.
          Dans mes veines, c’est marée basse.

        J’ai largué les amarres, un risque à prendre, je me suis mis en danger, en attendant l’été. On s’est existé. On s’est restés. Pronom doux, l’eau, la haine, ta lettre de ton prénom et ce cercle qui n’en finissait jamais. Mais il y a eu ce bouclier carcan, l’intensité palpable de tous les instants. Les sels récoltés. Les pieds collés au nuages et le crâne vissé sur la terre. Presser un bouton pour inverser la gravité. Rez-de-chaussée, premier étage. Cage de verre et d’acier. Se rapprocher, s’embrasser, extasiés, spontanés. Courir sur les routes fraîches au printemps et dessiner des arcs-en-ciel avec nos doigts, sur tes clavicules, d’avant en arrière, se sentir libéré, une fois le soleil levé. Quoi, non, je te regarde te raser, j’apprécie observer la manière dont tu scandes tes phalanges, la pulpe de tes doigts.

       La sourde flamme du désir.
       Ces avions refusant d’atterrir.

       Je me rends compte que le sublime est toujours aussi intact, il n’a pas bougé. Ah, voilà, la chose que je cherchais depuis deux années. Ce détonateur, cet élément déclencheur qui se fourvoyait, qui paraissait m’échapper. Il me suffit de dire aux loups de bourdonner et de chanter pour se retrouver, te préciser combien rien n’a perdu de son éclat. Ta chemise, tu peux me la prêter, un jour, deux jours ? Promis, je te la rendrai. Elle m’a l’air un peu grande pour toi, mais avec le costard, tu es irrésistible. Ne crains rien, je suis là, je suis avec toi, ce n’est qu’un cauchemar. C’est curieux, ce contrepoids, le noir et le blanc – tout s’équilibre parfaitement. La durée n’est pas une vertu de l’amour. L’immensité de l’instant, son intensité, si. Alors reste. Jouons encore aux pilotes de ligne.

           Pardon, je ne peux pas.
           Je fais ça pour te sauver.

          La tempête s’est calmée.
Avec le vent, j’ai atteint une plage.


Aujourd’hui, je continue de marcher.


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