J’ai le cœur élastique

         Cet instant où tu es en cours, à douze ans.
         Et puis l’explosion. Sans savoir pourquoi.
         Les larmes, la douleur, l’angoisse.

         Oh, je ne sais pas, madame, votre fils a pleuré toute la journée et n’a parlé à personne. Entre nous, je suis certaine qu’il fait cela pour attirer l’attention, et pour être entouré. Cédrik a-t-il été toujours comme ça ? Depuis tout petit, oui, hm, d’accord. Cela ne me regarde pas, mais il devrait penser à consulter. Ah, je le vois bien, madame, ce Cédrik est dans son monde, il nous regarde quand il nous écoute mais physiquement, il semble ailleurs. Quand on lui parle, il pleure, quand on lui demande l’heure, s’il va bien, il pleure. Mais ce qui me surprend, madame, c’est quand on lui demande de réciter son poème préféré de Charles Baudelaire, le monologue d’une pièce de théâtre de Molière. Il est le premier à lever la main. Ce qui est frappant avec Cédrik, c’est qu’il se sent particulièrement à l’aise, comme un poisson dans l’eau. Peu de garçons de son âge seraient capable de la même chose. Oui. Oui, d’accord.

         Les autres le trouvent bizarre, complètement ailleurs, certains rajoutent qu’il est fou. Je pense que votre fils est surdoué, même s’il a l’air à côté de la plaque, il est très en avance et très mature par rapport à ses camarades. Pourquoi riez-vous madame ? Oui, je comprends, Cédrik est quelqu’un de très solitaire, ce qui ne m’étonne pas. Je le vois souvent déjeuner au self seul, avec son cahier à spirale, à côté de son plateau-repas. On m’a dit qu’il pleurait souvent, oui, le midi aussi, madame, je peine à imaginer ses larmes tombant dans son assiette. Quand elle est vide. Parfois il ne mange pas. Cédrik souffre-t-il de troubles alimentaires ? A-t-il des problèmes ? Il y a le psychologue de l’établissement, si vous avez besoin.


         
          Si elle a besoin ? Tu poses la question à ma mère si elle a besoin ? Ma mère n’a besoin de rien, elle est jeune, d’accord, mais ce qui n’excuse pas tout. Vieille bique, c’est à moi qui faut poser cette question, pas à elle, non. Être solitaire, refuser de se faire des petits camarades comme tout le monde, rejoindre le troupeau, est-ce vraiment un problème ? Pleurer et éprouver des émotions, de l’empathie, en plein cours, est-ce vraiment un problème ? Avoir un coeur, plus gros que le ventre, que son cerveau, en quoi c’est un frein dans la vie d’un garçon de seize ans ? Ecrire à défaut de se nourrir et tâter les paysages de son propre monde, c’est vrai que c’est gênant, pardon. Toutes mes plus plates excuses si par mégarde je dégrade l’image et la réputation de votre établissement.

         Être hypersensible, crois-tu que je l’ai choisi ? Nous ne sommes pas au Bourg Palette, ici. Nous sommes dans la vraie vie, et tout comme dans la vraie vie, il existe des choses vraies. C’est comme aimer les personnes du même sexe, ce n’est pas un choix, et puis ce n’est pas terriblement important. Et vous, madame, vous couchez avec qui ?
       Ai-je besoin de voir quelqu’un sous prétexte que je suis différent et que j’effleure à peine la définition de ce mot ? Je ne suis qu’un gosse, j’apprends, je me découvre, je me cherche au fur et à mesure. Elle ne comprend pas, la pauvre, elle est probablement plus intelligente que moi, et on doit tout lui expliquer, ah, être hypersensible, stresser, manger ses émotions, déborder, en faire trop, ça fait partie du processus, c’est comme ça.

         Même à presque trente ans, ça le sera toujours, même à soixante, quatre-vingt, je ne suis pas encore mort. Et ce cœur élastique grandit et s’étoffe avec le temps, avec la vieillesse. Cette hypersensibilité n’est pas un cadeau de la nature, il y a une liste de désavantages long comme le bras. Ressentir de la tristesse (parce que quelqu’un est triste) en dix fois plus fort qu’une personne « normale », garder tout ça comme une éponge pour la décupler ensuite, même si la personne vit à plus de deux cent kilomètres de toi. Oh, oui, c’est vrai, madame, vous avez raison, vous qui avez un cœur de pierre, vous qui ne ressentez rien et agissez comme une perverse narcissique, comme une personne toxique, c’est moi qui suis le plus à plaindre.


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16 réflexions sur “J’ai le cœur élastique

  1. Je me reconnais beaucoup dans ton texte. J’aimerais beaucoup que l’hypersensibilité ne soit pas vue comme quelque chose à changer, mais simplement comme faisant partie de moi. On me dit souvent de « contrôler mes émotions », ce qui me semble tout à fait impossible. Si j’ai besoin de pleurer, je trouve que c’est important, même si ça dure deux heures.

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  2. Salut, Ton texte me fais pensé à mon fils. il a 6 ans. Il pleure pour tout. Ce crois coupable pour des choses auquel il n’y peu rien. Il est solitaire et essaie d’avoir des amis. des amis qui ne comprennent pas qu’il es imprévisible, émotif, frustré… qu’il articule mal, et que le retard qu’il a ne l’empêche pas d’être intelligent. C’est pas facile pour lui d’être différent, avec des adultes qui lui refoutent en pleine face et le prenne pour un débile.
    Tout ton texte m’as rapproché de lui, de ce qu’il es, de ce qu’on en dit… il n’as que 6 ans et il est hyperactif…
    Si un jour tu réussis à trouver les bon mots, de tout ce qu’il ressens, de tout ce qu’un parent ressens à ce sujet là aussi… Alors je te dirais merci avec mille larmes. Par ce que c’est dur de trouver les mots pour un ressentis. Moi je me débrouille mais pour mon fils c’est difficile de vivre dans ce monde de fou. Merci pour ton texte.
    La petite Clochette!

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    • Merci de ton commentaire, ça me touche. En effet, c’est difficile de mettre des mots justes sur ce qui se passe mais ça fait du bien – l’écriture est une bonne thérapie, c’est pour ça que je ne regrette pas d’avoir créé ce blog. C’est une porte de sortie, prendre l’air, et ça fait du bien !

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  3. C’est fou ce que je me retrouve dans ton texte… Je me sens moins seule car moi aussi je souffre d’une trop grande empathie et je pleure souvent sans en connaître la raison et on me pointe du doigt : « elle est instable ».
    Je m’abreuve de toutes les émotions environnantes jusqu’à en suffoquer, à en tomber malade…
    Ce qui me permet de tenir, de canaliser cette hypersensibilité, c’est la lecture. Quand je lis, je m’évade, tout devient possible, tout est stable et sans danger et surtout mon cerveau cesse de penser. C’est un véritable médicament pour moi.

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  4. C’est magnifique ce que tu écris Cédrik. Tu es comme ça et alors ??? on est tous différent et c’est ce qui nous rend unique et rend notre monde beau. Reste comme tu es, ne change pas. Tu es un mec en or et je suis très heureuse de te connaître et de t’avoir dans mes amis.

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  5. Au-delà du thème de votre texte, au-delà de ce que vous êtes, je vois une personne avec une très belle écriture. Tous les bons auteurs sont des personnes qui, grâce à leur sensibilité sont capable d’émouvoir les autres. La raison? J’ai ma propre théorie là-dessus (elle n’engage que moi!). Les gens sensibles sont ceux qui ont beaucoup d’empathie. Ils sont sensibles parce qu’ils peuvent s’identifier aux autres et à leurs émotions. ils sont plus ouverts aux autres! Vous êtes sensible? C’est bien. Vous savez en plus retranscrire ces émotions à travers l’écriture? Alors la nature vous a gâté!
    Bravo!

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