L’herbe est toujours plus verte ailleurs

          Dis-moi combien mesure-t-il, ce gratte-ciel qui paraît toucher l’infini avec sa tête de verre et d’acier ? Assez impressionnant. Et qui vit au dernier étage ? Cette lumière éclairant les fenêtres… On a très envie de lui rendre une petite visite de courtoisie. Mais rencontrer un inconnu passé deux heures du matin se fait dans les règles de l’art. Et si cette personne était sourde et qu’elle avait quatre-vingt ans ? Le doute se pose la question mais l’efface d’un revers de main : si cette personne souffre d’insomnie, elle ne serait pas si âgée, c’est dans l’ordre des choses.

          Ceux qui ont vécu si longtemps dorment sans crainte de souffrir de cette pathologie puisque toutes leurs années sont derrière eux. Ainsi les plus grands doyens n’ont plus peur de rien. La peur de mourir ? Non, pardonne-moi, au contraire : ces personnes ont tout compris à la vie, il ne leur reste juste la dernière expérience, le dernier moment, leur dernier souffle. Comment ça se passe ? Que ressent-on ? Le jour de leur mort semble le jour le plus heureux et le plus excitant de leur vie, unique. Impossible et inévitable qu’ils ne ratent ce voyage pour rien au monde.

          Les angoisses les plus inexplicables et les plus sourdes se traduisent en général par un vide qui absorbe n’importe quelle matière comme une éponge. L’angoisse de la page blanche, je la connais. Et pourtant j’ai toujours vu le verre à moitié plein. Je perçois les choses de la vie comme un jeu. Si les mots ne viennent pas, si cette blancheur immense te bloque, c’est parce que ce que tu as devant toi te défie. Tout bonnement, c’est de la provocation. Un bras de fer de celui qui sera le plus fort. La solution pour en venir à bout, combattre avec les mêmes armes que ton adversaire. Joue à la provocation à ton tour et montre-lui ce que tu vaux. Que tu en es capable. Le reste viendra de façon automatique.

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          Suite à cette réflexion profonde pendant que je gravissais les étages un par un par la sublime et pratique invention de l’ascenseur, j’ai pu me rendre tout en haut de cet immeuble, jusqu’au dernier étage. Je me sens un peu nerveux mais je sais que tout se passera bien, j’ai confiance. J’ai déjà préparé quelques notes dans ma tête si besoin. Je passe ma langue sur ma rangée de dents supérieure et lève mon poing fermé afin d’annoncer ma présence à mon divertissement. Et surprise, je suis pris de revers car je n’ai pas eu le temps de frapper à sa porte – il m’ouvre déjà, sans faire tourner le verrou.

          Serait-ce finalement moi, le divertissement ? Admettons que cette personne m’attendait, comment était-elle au courant de ma venue sachant que je n’ai jamais mis les pieds dans cette ville ? Autre remarque constatée : la porte n’était pas verrouillée. Je suis donc attendu depuis plus longtemps que je le pensais de la part de l’insomniaque. Formidable. Le risque encercle les murs de l’immeuble et me donne de l’adrénaline. La nuit se transforme en terrain de jeu dangereux.

          Un teint blafard qui force le respect me sourit.
          – Tu es là. Ce n’est pas trop tôt.
          – Le tutoiement, déjà ?
          – A vrai dire, je te connais depuis que tu es tout petit.
          Cette voix. Caverneuse et éraillée.
          Je regarde ses traits. Impossible à deviner son âge. Il a l’air d’avoir beaucoup vécu mais il possède cette aura qu’on les jeunes trentenaires. Comment peut-il savoir qui je suis ?
          – Entre donc. Je vais te servir un café. Nous avons plein de choses à nous dire. Toi aussi, je suppose.
          Silence.
          – Sucre ? Lait ?
          – Vous me connaissez ou vous vous foutez de moi ?
          – Oh, pas de chichis, et entre nous, tu peux m’appeler la Faucheuse. Tu tombes à pic, tu sais. J’ai eu une grosse journée et j’ai besoin de me détendre.

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